Une série d’enlèvements contre rançon inquiète Madagascar – Médiapart du 20 février 2018

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Depuis six mois, le patronat malgache est confronté à la montée en puissance d’une forme de grand banditisme très particulière : le kidnapping contre rançon. Les chefs d’entreprise d’origine indienne sont prioritairement visés. Des complicités au sein des forces de sécurité sont évoquées.

kyl Cassam Chenai, patron d’une importante société d’import-export dans la ville portuaire malgache de Toamasina, rentrait chez lui à la fin de sa journée de travail lorsqu’il a été victime d’un guet-apens, le 2 février : plusieurs hommes, lourdement armés, se sont saisis de ce Français d’origine indienne et l’ont enlevé. Il a été libéré jeudi 15 février.

Moins de deux semaines avant, un homme de 68 ans, Rajni Kalidas, propriétaire d’une bijouterie dans le centre-ville d’Antananarivo, la capitale de Madagascar, avait été lui aussi violemment extrait de sa voiture au milieu des embouteillages, avant d’être embarqué manu militari sur une moto par un commando d’individus cagoulés qui n’avaient pas hésité à faire usage de leurs armes – des témoins ont parlé de fusils de type kalachnikov. L’opération n’avait duré que quelques minutes et les gardes du corps de la victime n’avaient rien pu faire.

Connu comme l’un des patriarches de la communauté hindou du pays, d’origine indienne et de nationalité française, Rajni Kalidas a finalement été libéré le 3 février. La presse a évoqué une rançon de deux millions d’euros réclamée par ses ravisseurs, sans que l’on sache si la famille a satisfait ou non leur demande.

Ces deux kidnappings spectaculaires ne sont que la suite d’une longue série : la Grande Île est confrontée à cette forme de délinquance depuis le milieu des années 1990. À l’époque, cependant, elle était de basse intensité. Aujourd’hui, le phénomène a pris une ampleur inédite : devenus plus fréquents après la crise politique de 2008-2009, les enlèvements se multiplient depuis six mois. Des sources parlent d’une centaine de personnes qui auraient subi ce sort depuis 2010.

En réalité, « il n’existe pas de statistiques fiables, car de nombreux cas ne sont déclarés ni aux autorités ni aux médias », explique Jean-Michel Frachet, directeur du Collectif des Français d’origine indienne de Madagascar (CFOIM). Ce dernier s’intéresse de près au problème pour une raison bien précise : comme l’illustrent les cas d’Akyl Cassam Chenai et de Rajni Kalidas, ce sont les Malgaches d’origine indienne, parfois désignés par le terme péjoratif de « karana », qui sont en priorité visés.

Ces derniers, dont les familles se sont établies à Madagascar il y a quatre ou cinq générations, sont environ 15 000. Près de 40 % d’entre eux possèdent la nationalité française. Certains ont fait fortune dans le commerce et l’import-export et sont parvenus à constituer au fil des décennies des empires industriels puissants. Ils ne sont pas toujours bien vus par les autres Malgaches, qui les soupçonnent d’être impliqués dans des affaires de corruption et d’avoir pris l’habitude de contourner les lois.

Dans les années 1980, marquées par une forte instabilité politique et économique, ils ont été plusieurs fois victimes de ce que l’on appelait alors les « OPK », pour « opérations karana », qui prenaient la forme d’émeutes suivies de pillages de leurs magasins. Ce sont évidemment les plus prospères d’entre eux que les gangs de kidnappeurs semblent privilégier aujourd’hui.

Toutefois, une évolution est perceptible : des citoyens sans lien avec la communauté indienne commencent à être eux aussi ciblés. En décembre 2017, un adolescent de 14 ans, fils d’un riche homme d’affaires et descendant d’une des plus anciennes familles d’Antananarivo, a par exemple été enlevé alors qu’il rentrait du lycée. Il a été libéré au bout de deux jours. « Avec cet enlèvement, on a franchi un cap : le phénomène dépasse aujourd’hui la seule communauté indienne car Européens, Chinois et Malgaches sont également victimes », commente Jean-Michel Frachet. De plus, les grandes villes ne sont plus les seules concernées : dans les zones rurales, où vivent 70 % de la population et où les voleurs de bétail, les dahalo, sévissent déjà depuis longtemps, la pratique du kidnapping est aussi en train de se développer.

Certaines affaires se sont très mal terminées. On compte jusqu’ici trois décès, dont celui d’une adolescente de 14 ans, Annie : enlevée à Toamasina fin 2015, en même temps qu’un jeune homme de 17 ans, elle a été torturée et assassinée par ses ravisseurs. Le garçon, Arnaud, n’a été lui-même délivré que grâce à un assaut des forces de l’ordre après un mois de captivité. Les malfaiteurs avaient demandé 4 millions d’euros en échange de la libération de ces deux enfants, avant de tabler plutôt sur 1,5 million d’euros, d’après les médias. Il y a aussi eu des victimes collatérales : ceux qui ont kidnappé, en mai 2017, Yanish Ismaël, fils d’un important opérateur économique, n’ont pas hésité à tuer par balles le garde du corps qui l’accompagnait. Yanish Ismaël a été libéré après avoir été séquestré pendant plus de trois semaines.

Dans le monde des affaires, on est évidemment à la fois inquiet et exaspéré. « Les opérateurs, investisseurs et industriels à Madagascar sont devenus les cibles favorites des criminels experts en quête d’argent facile », a constaté avec dépit le Syndicat des industries de Madagascar, mi-2017. Fin janvier, ce sont vingt-cinq groupements professionnels, dont les plus importantes organisations du patronat malgache, le Fivondronan’ny Mpandraharaha Malagasy (FIVMPAMA) et le Groupement des entreprises de Madagascar (GEM), qui ont cosigné une déclaration pour dire « Halte au développement de l’industrie du kidnapping ! ». Les bandits « n’ont plus aucune limite, aucun scrupule. Tout le monde est concerné, tout le monde est en danger, à tout moment, en tout lieu », déploraient-ils.

 

Au-delà de la peur et du traumatisme psychologique qu’il cause aux victimes et à leurs familles, le phénomène pourrait avoir des conséquences pour l’économie du pays. « La communauté indienne est en train de s’interroger sur la pérennité de sa présence à Madagascar. On a observé depuis le mois de juin 2017, après la libération de Yanish Ismaël, qu’entre 30 et 40 familles s’étaient relocalisées à Maurice. Les femmes et les enfants sont mis à l’abri là-bas, tandis que les pères de famille font le va-et-vient entre Maurice et Madagascar où ils continuent de gérer leurs affaires. Le risque, si le problème persiste, est que ces opérateurs délocalisent leurs activités ailleurs », affirme Jean-Michel Frachet. « Madagascar est devenu le pays du kidnapping. En termes d’image, c’est catastrophique. Le pays a pourtant tellement d’atouts », ajoute-t-il.

Le fait que Madagascar soit l’un des cinq pays les plus pauvres du monde en termes de PIB par habitant – bien qu’il ait un immense réservoir de ressources naturelles – joue sans doute un rôle dans le développement de cette « industrie du kidnapping » : l’État manque de moyens pour contrôler l’ensemble de son territoire et les éventuelles activités illicites de ses citoyens. Mais ce n’est pas le seul moteur de cette criminalité qui s’autoalimente, les rançons collectées permettant évidemment à ses acteurs de mieux s’équiper et de devenir plus efficaces.

Des complicités au sein des forces de sécurité pourraient aussi entrer en ligne de compte. « Si au départ, il a pu s’agir de règlements de comptes internes à la communauté indienne, (…) aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas. On a de bonnes raisons de penser qu’il s’agit d’une organisation criminelle organisée. Les armes qui sont utilisées, les moyens mis en œuvre, la protection dont ces personnes semblent disposer, donnent à penser qu’elles pourraient avoir des complices, y compris dans les services de sécurité malgache », a souligné, en mai 2017, Jean-Hervé Fraslin, conseiller consulaire élu par les Français de Madagascar.

Soupçonnant elles aussi des collusions entre les forces de sécurité et les ravisseurs, peu de familles de victimes ont jusqu’ici porté plainte et collaboré avec la police. Il y a par conséquent eu peu d’enquêtes et de procès. Une affaire a tout de même apporté quelques éléments : des policiers et des agents pénitentiaires de Toamasina ont été mis en cause dans l’enlèvement d’Annie et Arnaud en 2015. Un magistrat de cette ville de la côte Est a aussi été inculpé et a été brièvement incarcéré. Il ne s’est cependant pas présenté au procès qui s’est tenu fin 2017 à Antananarivo et il a finalement été acquitté. La manière dont lui et certains des 74 autres accusés ont été « blanchis » a laissé penser à une partie de l’opinion publique que de hautes autorités du pays pouvaient aussi être impliquées.

Cette hypothèse, selon laquelle au moins une partie des auteurs des enlèvements auraient des liens avec des proches du pouvoir, est d’ailleurs de plus en plus évoquée publiquement. Les ravisseurs « bénéficient de l’appui de gens très haut placés. Il n’y a pas d’autre façon d’expliquer pourquoi ces derniers ont des armes plus sophistiquées que celles des forces de l’ordre », a par exemple écrit l’hebdomadaire La Gazette de la grande île il y a quelques semaines.

Dans sa déclaration collective de fin janvier, le patronat malgache est allé plus loin encore : « Les enlèvements sont devenus un véritable business d’une mafia dont les ramifications sembleraient atteindre les hautes sphères du pouvoir militaire et politique, créant une situation de terreur nationale. Si de hautes personnalités censées nous gouverner ou nous protéger versent dans des pratiques aussi crapuleuses que criminelles, il y a lieu, non seulement de tirer la sonnette d’alarme, mais également de craindre le pire. » L’idée de connivences avec le plus haut niveau de l’État n’a rien de farfelu : il est déjà avéré que des éléments des forces de sécurité, des hauts fonctionnaires, des ministres, des juges, des députés sont impliqués dans divers trafics de ressources naturelles et d’autres activités illégales.

Depuis plusieurs mois, les partenaires du pays interpellent régulièrement les autorités. L’ambassadeur de l’Inde à Madagascar a par exemple sommé fin janvier « les dirigeants à prendre leurs responsabilités afin que le phénomène de kidnapping cesse ». Quelques mois auparavant, le premier ministre, Olivier Mahafaly, avait reconnu que « la recrudescence des rapts est un fait qu’on ne peut nier ». 

Sous pression, le gouvernement a été obligé de prendre des mesures particulières il y a quelques semaines : il a créé une « cellule mixte », composée de gendarmes et de policiers, spécialement dédiée à la lutte contre les enlèvements. Un officier de police malgache a suivi en France une formation aux « techniques de négociation lors d’un kidnapping ». Olivier Mahafaly a par ailleurs assuré que 30 % du budget de l’État de 2018 – contre 10 % en 2017 – serait consacré à la lutte contre l’insécurité en général, elle aussi en pleine expansion, comme l’a souligné le patronat malgache, fin janvier : « La violence et l’insécurité sont devenues quotidiennes touchant toutes les couches de la population à un niveau jamais atteint à Madagascar. Cette situation mine considérablement le moral des chefs d’entreprises et de leurs salariés, obligeant les entreprises à investir des moyens importants aussi bien dans leur propre sécurité que dans celle de leurs salariés. »

Ce climat délétère est d’autant plus préoccupant que la prochaine élection présidentielle doit se tenir en fin d’année. Or, de l’avis de tous les analystes, elle s’annonce à hauts risques.

https://www.mediapart.fr/journal/international/200218/une-serie-d-enlevements-contre-rancon-inquiete-madagascar?onglet=full

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